Intimidation : de la boxe sans arbitre

Intimidation : de la boxe sans arbitre

(N.B. dans le prochain texte, j’utilise le masculin ou le féminin pour alléger le texte, mais soyez bien avisé que l’intimidation n’a pas de sexe. Elle peut être exécutée et subie par un homme ou une femme).

Dans le coin bleu, le champion que personne ne souhaite contester : le harceleur!

Dans le coin rouge, l’aspirant qui n’a rien fait pour mériter cet honneur et que personne ne souhaite écouter : la victime!

La cloche sonne et le champion s’avance vers sa victime qui… qui prend la fuite… Le champion est, de nouveau, sacré… (!)

Peut-on vraiment reprocher à une victime de harcèlement, d’intimidation ou de cyberintimidation de prendre la fuite? La plupart du temps, au moment même où elle subit les actions pernicieuses de son agresseur, elle ne comprend pas ce qui se passe. Elle peut tenter de comprendre son mal, mais elle en sera généralement incapable. Lorsqu’elle s’aventure vers une explication qui pointe en direction de son harceleur, on désavoue tous les exemples qu’elle a pu trouver pour illustrer la cruauté du personnage (ou des personnages – le phénomène de gang est fréquent dans le domaine de l’intimidation et de la cyberintimidation). C’est seulement avec le temps que les victimes réalisent le mal que certains individus ont pu leur faire.

Comme avocat, on me demande souvent que répondre à un harceleur pour qu’il nous foute la paix une fois pour toutes. À chaque fois je réponds que la phrase miracle n’existe pas sauf, peut-être, dans les films! Dans la vraie vie, la victime est dans une impasse (nécessairement ; c’est exactement ce que souhaite le harceleur!) :

  1. A) si elle répond, et peu importe ce qu’elle répond, son agresseur s’épanouira; parce que plus on lui accorde du crédit, plus il est content. La plupart du temps, il est atteint d’un trouble narcissique. En d’autres termes, il est extrêmement égoïste. Tout doit tourner autour de lui, tout doit se référer à lui. Cela signifie qu’il adore être le centre de l’univers et s’il doit causer de l’inconfort chez les autres pour y arriver, il le fera sans aucun scrupule; et
  1. B) si elle ne répond pas et ne fait rien, cela incitera l’agresseur à continuer; et le manège continuera jusqu’à ce que la victime soit complètement vidée, c’est-à-dire jusqu’au moment où elle ne pourra plus rien lui apporter. Il la jettera alors aux ordures ou, à maintes reprises, c’est la victime elle-même qui s’y jettera, d’une manière non volontaire et souvent malheureuse.

Que faire alors?

Une chose est certaine (et aucune loi ne viendra jamais contredire ce principe) : la victime doit rester active. À la seconde où elle reconnaît un inconfort ou un malaise sérieux en relation avec un individu qu’elle considère toxique, elle doit chercher un moyen de se sortir de cette relation qui l’empoisonne petit à petit.

Dans le domaine du droit de l’emploi, il existe des dispositions légales obligeant l’employeur à prendre toutes les mesures nécessaires pour offrir à son employé un environnement exempt de harcèlement psychologique (ou sexuel). Je vous renvoie à la Commission des normes du travail, mais dépêchez-vous à déposer une plainte : le délai de prescription est de 90 jours suivant le dernier fait qui pourrait constituer un acte de harcèlement. Nettement insuffisant surtout que les avocats dans le domaine sont en train de se demander ce que constitue un acte de harcèlement pour que la plainte soit recevable! (logiquement, on admet la plainte et on juge par la suite, non?)

Note aux légistes et aux avocats : un acte de harcèlement est imperceptible. Plus le harceleur est doué, plus ce principe se vérifie. Et parce que le harceleur est souvent en position d’autorité, il laissera son subordonné se discréditer lui-même en tentant d’expliquer l’impossible. On conclura alors que la victime souffre de trouble paranoïaque et le harceleur est sa pauvre victime, une véritable obsession! (Au sujet employeur-employé, je vous renvoie à mon texte sur le harcèlement moral).

En dehors du domaine de l’emploi (et peu importe l’efficacité du système de protection en place), comment faire alors pour enrayer ce phénomène que tous les psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux décrivent comme étant une véritable plaie dans notre société?

Vous avez le recours criminel. Vous contactez le poste de police et vous leur mentionnez que vous souhaitez déposer une plainte pour harcèlement et/ou intimidation. Un policier viendra prendre votre déposition et une enquête s’ouvrira. Lorsque celle-ci prend fin, l’enquêteur remet le dossier au Directeur des poursuites criminelles et pénales pour analyse. Celui-ci décidera si, à la suite de l’enquête, des accusations seront portées ou non.

Vous avez le recours civil sous la forme d’une injonction et d’une demande de dommages-intérêts. Vous contactez un avocat qui oeuvre dans le domaine du droit civil et de la responsabilité civile. Vous aurez alors à prouver que les actes d’intimidation constituent une faute à votre endroit et que vous en avez subi un préjudice. Le montant des dommages-intérêts compensatoire dépend de la gravité de vos blessures (incluant les blessures psychologiques) et, dans ces cas, il est possible de demander des dommages exemplaires (ou punitifs) et, dans certains, le remboursement des frais d’avocat.

Ne soyez pas si optimiste! Si ces recours existent, ils sont sévèrement jugés tant par le droit criminel que par le droit civil. Autrement dit, il vous faut une preuve solide contre le harceleur pour parvenir à vos fins. Dans le domaine du droit civil, à moins que vous trouviez un avocat à vocation philanthropique (si vous en trouvez un, présentez-le-moi!), les frais d’honoraires extrajudiciaires seront probablement très élevés alors que le succès, lui, n’est jamais garanti.

Par ailleurs, en droit civil, il n’est pas exclu de devoir recourir à l’avis d’un expert (ex. psychiatre, psychologue, travailleur social) qui évaluera les parties en cause et donnera son opinion sur leurs allégations respectives en relation avec les actes d’intimidation allégués. On pourra ainsi en sortir au moins deux éléments qui sont imperceptibles, mais qui sont communs à tous les dossiers d’intimidation :

  1. Le harceleur est soit narcissique, soit très égoïste, soit manipulateur, soit pervers; et
  2. La victime a une faible estime d’elle-même; elle est naïve, est incapable de dire non et de s’affirmer.

Si ces deux éléments n’existent pas de concert… Alors on ne déposera pas l’expertise! 😉

Conclusion

S’il existe des recours contre les harceleurs, au criminel et au civil, ils demeureront toujours bien inefficaces en relation avec la gravité des conséquences subies par les victimes.

Dans ce domaine, la prévention et l’éducation seront toujours le meilleur des entraînements. Savoir reconnaître une personne susceptible de faire des actes d’intimidation et s’en méfier serait déjà une bonne esquive pour les victimes potentielles. Aussi, savoir reconnaître nos propres faiblesses en relation avec notre estime de nous-mêmes serait également un excellent coup. Nous ne naissons pas avec une bonne estime de nous-mêmes, nous la construisons, tel un boxeur!

Un merci tout spécial à Mme Louise Bédard, psychologue, CLSC des Rivières, pour sa collaboration au présent texte.

Lectures suggérées : Isabelle Nazare-Aga, Les manipulateurs sont parmi nous, Éditions de l’Homme, nouvelle édition en 2013 ; en anglais : Dr Haha Lung, Mind Fist – The Asian Art of the Ninja Masters, Citadel Presse, Kensignton Publishing Corp, 2008.

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